J’ai interrogé tout à l’heure un maître de danse sur le
destin des pas nouveaux. Il m’a répondu par
cette sibylline formule :
Danse
de Noël
Entre
dans le réel.
J’ai su, un peu plus tard, qu’il fallait traduire :
Tous les pas qui, lancés en octobre, atteignent Noël, sont consacrés. C’est
tout. Et l’on va voir que c’est très suffisant.
Une question, d’abord : Savez-vous, mesdames, combien
de danses nouvelles, chaque année, l’on prétend vous imposer ? Une
centaine. Mais oui. Chaque automne, assure-t-on, fait éclore, dans les salons
où l’on apprend à danser, des pas qui ne s’apparentent à nul autre pas. Ce
sont, d’abord, de fragiles petites compositions. Mais elles cachent, sous une
apparence débile, une vigueur insoupçonnée. Pourvu qu’on les perde un instant
de vue, on les retrouve définitivement installées sur le parquet des dancings.
Les unes ont poussé droit. D’autres sont devenues infirmes, épileptiques. Parce
que, peut-être, elles ont grandi trop vite. Mais, déjà, il est trop tard pour
les faire rentrer dans leur boîte à pantins. Elles ont forcé la porte des
salons très chics. Des vôtres, mesdames.
Désormais, bon gré, mal gré, vous danserez la danse
nouvelle. Elle n’aura cure de briser abominablement votre ligne si jolie, de
vous déhancher, de vous secouer furieusement et de vous projeter, après trois
petits pas, par-dessus vingt siècles de civilisation.
Il existe de trop rares endroits où l’on examine les danses
nouvellement venues. On les reçoit, on les interroge. Et sans indulgence.
Entrées cent, elles ne sortiront que trois ou quatre. Les autres auront été
impitoyablement étouffées :
« Mais voyez cette injustice ! m’a expliqué M. de
Summera. Souvent, celles que les professeurs ont choisies ne font, dans le
monde, qu’une courte carrière. Par contre, une de celles que nous croyions
avoir définitivement terrassées, surgit soudain d’une trappe, renverse tout et
bouleverse – c’est bien ainsi qu’il faut dire – le monde où l’on danse. »
Combien il a raison ! Voici, pour nous en convaincre,
une petite revue chorégraphique de l’actuelle saison.
Quatre « départs » en octobre : la Ranchera,
la Rumba, la valse Andador… et puis la Béguine… Seule cette Béguine a triomphé, que l’on
avait proscrite. Car les autres n’ont atteint que trop difficilement la fin
d’année pour qu’on leur puisse faire confiance.
Ainsi la Ranchera dont le rythme est celui de la mazurka.
Son pas est bref et vif. Son « pas latéral » et son « croisé »
la rendent très originale. Et aussi sa
« balance », son « carré », son « serpentin » et
sa « pointe ». Et n’oubliez pas : « quarante-huit mesures à
la minute ». De la beauté et du rêve ! Du spleen… Enfin, elle se meurt
tout doucement.
La Rumba, venue aussi de l’Amérique du Sud, est quelque
chose de plus compliqué. Au vrai, c’est une sorte de paso-doble sur une musique
qui ressemble à s’y tromper à celle de la Béguine. C’est-à-dire un paso-doble
avec ses vingt figures, mais à cadence accélérée. Pas autant que la Béguine.
Alors, elle aussi, elle se meurt déjà.
La valse Andador est une valse « qui marche ». Son
principe : un pas tous les trois temps et assemblé à la quatrième mesure.
Cadence : valse espagnole accélérée. Musique : celle de toutes les
valses. Elle
ne va pas non plus très bien, la valse Andador !
Et voici, enfin, la Béguine. Dans les cabarets, l’on vous
dira : - Monsieur, mettez vos deux
mains à plat un petit peu au-dessous de la taille de Madame. Madame, empoignez
solidement les biceps de Monsieur. Et maintenant tournez sur place. A tous
petits pas. Et vite, très vite… Rythme : Charleston. Ce sont les « hanches »
qui bougent. C’est tout. Et le pied ne doit toucher terre que par le pouce…
Cadence : 208 à la noire. Cinquante-deux tours à la minute.
Mais dans les salons, on ne l’admet encore
« qu’expurgée »… On en a fait un fox-trot compliqué… Elle gagne
pourtant, chaque jour, un peu de terrain. Et c’est, en tête des trois autres,
que, à Noël… elle est rentrée dans le « réel »…
Georges Arqué
Article est paru dans Le Miroir
du Monde – hebdomadaire illustré – N° 96 du 2 janvier 1932